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Ararat est un voyage surnaturel et fantasmatique dans l’hypocrisie du monde de l’après génocide, près d’un siècle après 1915, où les racines profondes semblent déjà avoir été coupées. Les connexions intelligentes et multiples entre des personnages au casting excellent, la musique sublime signée Mychael Danna, l’habile mélange entre le film historique, le film policier et le film fantastique font d’Ararat un chef-d’œuvre qui, 10 ans après, a acquis une puissance qu’il est difficile de nier. A ce jour, il reste invaincu.
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LES PLUS
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LES MOINS
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| Par Lusine, Test complet – Vendredi 04/05/2012 à 9h45 | ||
| Ararat est un film réalisé par Atom Egoyan en 2002, produit par les canadiens Serendipity Point Films et Ego Films Arts. Avant la sortie d’Ararat, Atom Egoyan avait prévenu qu’il ne ferait pas un film historique classique sur le génocide des Arméniens, mais chercherait à mieux comprendre les destinées individuelles marquées par ces évènements. Le pari est réussi, car non seulement le film, bien pensé et bien ficelé, enseigne la réalité du génocide mais il parvient à éviter tous les pièges et à dépasser son sujet jusqu’à devenir intemporel, universel et multiple, se démarquant des autres œuvres comme une référence filmique pour les générations à venir.
Lorsque David, douanier de l’aéroport de Toronto jouant les Cerbère, demande à un jeune voyageur du nom de Raffi d’ouvrir les boîtes “de Pandore” des pellicules de film qu’il transporte avec lui, le soupçonnant de transporter de la drogue, s’inaugure une grande enquête aux ramifications profondes à travers le temps et les mémoires où le spectateur sera transporté d’une existence à une autre : Raffi (interprété par David Alpay), sa mère Ani (Arsinée Khanjian), le réalisateur Edward Saroyan (Charles Aznavour), le scénariste Rouben (Eric Bogosian), le douanier David (Christopher Plummer), son fils Philip (Brent Carver), le compagnon gay de son fils Ali/Jevdet Bey (Elias Koteas), Martin/Clarence Ussher (Bruce Greenwood), la jeune Célia (Marie-Josée Croze), demi-sœur et petite-amie de Raffi, Arshile Gorky (Simon Abkarian) et sa mère (Lousnak Abdalian). Ararat est un jeu de rôle qui évite le double piège de l’émotion stérile et de la réconciliation forcéeEn créant à l’intérieur du film Ararat une version alternative de l’histoire, également intitulée “Ararat”, œuvre du réalisateur fictif Edward Saroyan, Atom Egoyan dédouble son film. Il y a donc le film Ararat d’Atom Egoyan, et le “film dans le film” “Ararat” d’Edward Saroyan. Le spectateur voyage continuellement d’un Ararat à l’autre. Une panoplie de thèmes permettent à Ararat de déployer sa véritable force évocatrice : la difficulté qu’a le cinéma de traiter un génocide impuni, la relation quasi biblique entre une mère et son fils (Arshile Gorky et sa mère, Raffi et Ani, Edward Saroyan et sa mère), l’absence du père (père de Gorky, père de Raffi, père de Célia, père de Philip), la double personnalité d’un Ali trivial et sarcastique (Ali, négationniste pacifiste dans la vraie vie et bourreau “Jevdet Bey” des Arméniens de Van dans la fiction historique), le thème du super héros (Martin se transformant en un protecteur et justicier américain parfois à côté de ses pompes dans la fiction historique, Lévon, le photographe de Jevdet Bey qui se métamorphose en Rambo arménien), l’importance du choix des mots et des symboles dans la formation des mémoires familiales, individuelles, nationales et dans la représentation d’une fiction. Le spectateur, muni de tous ces éléments clés, n’a plus qu’à jouer son rôle d’explorateur en se servant de son imagination. “Qui sont ces gens qui nous haïssent à ce point? Comment peuvent-ils encore nier leur haine… et ainsi nous haïr plus encore?”Malgré la critique en toile de fond du “film dans le film”, la réalité crue nous est présentée sans concession, comme lors du récit des jeunes mariées arméniennes qui furent immolées, puis quand Martin, qui prend son rôle de docteur Laurence Ussher très à cœur, explique à Ani : “Cet enfant est au bord de la mort. Si je parviens à le sauver, ça nous donnera la force de continuer. Voici son frère. Sa sœur enceinte a été violée sous ses yeux, puis on lui a ouvert le ventre pour poignarder son futur enfant. On a arraché les yeux de son père pour les lui enfoncer dans la bouche. On a arraché les seins de sa mère et on l’a laissée se vider de son sang. Pour qui vous prenez-vous?” Ararat évoque les attentats des années 1970 pour la reconnaissance du génocide, la servilité des Arméniens qui vivaient dans l’Empire ottoman (le cas du photographe qui baise la main de Jevdet Bey après que celui-ci l’a insulté), le complexe d’infériorité des Turcs ottomans (Jevdet Bey disant au jeune Gorky, au sujet de sa mère, “Cette femme t’a élevé dans l’idée que tu nous es supérieur”), les préjugés arménophobes, importés au 19ème siècle de France, d’Allemagne et d’Europe par les nationalistes turcs (“Ce qui va arriver à ton peuple est votre faute… Au fond vous ne croyez à rien sinon au commerce et à l’argent”), la mauvaise foi de l’administration turque ottomane («Autorisez-moi à installer cinquante hommes armés à l’intérieur de la Mission»), l’inégalité dans la lutte qui opposait les fedayin arméniens aux Turcs ottomans génocidaires, en surnombre et surarmés (par les Allemands). En niant sa haine, la Turquie engendre un négationnisme haineux encore plus profond. D’ailleurs, la question qui fait notre sous-titre est posée par Edward Saroyan lorsqu’il parle à Raffi de l’attitude d’Ali. Cette question peut être explorée de la façon la plus large : Qui sont ces gens qui, avec les Turcs, nous haïssent à ce point? “On devient vulnérables quand on perd le sens des choses”: La légitimité du sarcasme dans AraratSortir son mouchoir lors d’une séance d’Ararat n’est peut-être pas la meilleure des idées, car à certains moments, c’est l’ironie qui répond à une question posée par le réalisateur : “Je me méfie de ce qui est censé m’émouvoir”. Plutôt que de s’enivrer de bêtises en pensant y voir clair, Ararat et son personnage Raffi expliquent que ce sont les choses qui ont changé de sens, d’où le passage constant du “Ararat” d’Edward Saroyan au Ararat d’Atom Egoyan. L’humour et la bizarrerie qui en dérivent sont salutaires. Il y a cette scène mordante où le docteur Clarence Ussher, après une scène de bataille entre fedayin de Van et soldats turcs ottomans, accueille les blessés dans sa mission américaine, puis quitte le “film dans le film” pour aller derrière les caméras visualiser la scène jouée. Le réalisateur du “film dans le film” explique alors à Ani que ce qu’elle vient de voir sur le plateau est conforme aux récits de sa mère… Dans un autre moment clé d’Ararat, Ali, l’air penaud, qui n’a pas quitté son costume de Jevdet Bey, confie au réalisateur Edward Saroyan ne pas croire en l’existence du génocide des Arméniens. M. Saroyan, dans un magistral moment d’humour noir, répond à Ali (ou à Jevdet Bey? Qui sait?) : “Encore une fois, merci pour votre travail”. Raffi enfonce le clou lorsqu’il ramène Ali, assis à l’arrière de la voiture en position de penseur de Rodin. Nous sommes à l’intérieur du véhicule, garé devant un mur taggé où deux énergies se dressent l’une contre l’autre. Raffi, sans se retourner, lui dit : “Vous avez été très bon. Ça doit faire tout drôle de se mettre… en condition.” Ali, qui n’est pas né de la dernière pluie, a très bien compris le trait mordant qui vient de lui être décoché. D’ailleurs, avoir fait jouer le bourreau Jevdet Bey par un Turc homosexuel en froid avec son beau-père, l’avoir présenté sous toutes les coutures, à côté d’une caméra, se promenant sur le plateau de tournage comme un lion en cage, puis posant de manière ridicule sur une photographie censée le mettre en valeur, est une belle façon indirecte de se moquer de ce nationalisme turc qui a fait école en Europe, dans la France des Lumières et dans l’Allemagne prussienne. Enfin, les personnages se connaissent tous indirectement sans le savoir. Ils sont dépassés par les évènements, n’ayant quasiment aucune prise sur eux. Les réalités se croisent et se confrontent parfois de façon inopinée, provoquant dans une scène la stupeur puis la colère du docteur Laurence Ussher contre une Ani qui a traversé avec impétuosité le plateau en plein tournage. “Qu’est-ce qui se passe bordel?” s’exclame-t-il avant de trucider Ani, tandis que le “film dans le film” continue à tourner, comme si le génocide ne s’était jamais arrêté. En réalité, il ne s’est jamais interrompu. |
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Test : Ararat (Film)
May 4, 2012 By Leave a Comment









